6 juin 1929 : Le Record d’Endurance de Mrs Victor Bruce

Mercredi 6 juin 1929, 10h30, Autodrome de Montlhéry. Le ciel est lourd, il pleut. Trois sujets de sa Majesté britannique s’affairent autour d’une grosse voiture. Près d’eux, une femme se tient légèrement en retrait, calme et déterminée. Il s’agit de Mildred Mary Bruce. Elle s’apprête à battre un record de vitesse : 24 heures seule au volant. Comment en est-elle arrivée là ? Reprenons l’histoire depuis le commencement.

mil1Mildred Mary Petre est née en 1895. Sa mère, une actrice américaine du nom de Jenny Williams, est issue d’une famille de pionniers qui a connu la ruée vers l’or et les attaques d’indiens. Son père, Lawrence Petre est l’héritier lointain de Sir William Petre qui fut en son temps le « premier ministre » des rois Henri VIII, Edward VI et des reines Mary et Elizabeth… rien que ça. Mais contrairement aux apparences, la famille de Mildred n’est pas richissime. Certes, Lawrence a hérité d’un titre et d’un domaine, mais pas de l’argent qui va avec. Afin de préserver son patrimoine, chaque dépense du foyer se doit d’être bien étudiée. Malgré tout, il parvient à assurer une vie agréable à sa femme Jenny, son fils Louis et sa fille Mildred.

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Coptfold Hall, résidence de la famille Petre

Age tendre et premiers excès de vitesse

Dès l’âge de 5 ans, Mildred apprend à monter à cheval et decouvre la vitesse. Quand, pour ses 9 ans, sa mère décide de lui offrir un poney, elle est aux anges. Elle s’arrange pour qu’on lui choisisse une bête fougueuse qui lui assurera de belles chevauchées. Mais sa vie bascule en 1911, à l’âge de 15 ans, lorsque son frère, de 5 ans son aîné, s’achète une moto Matchless avec un sidecar.

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Moto Matchless 1911

Peu de temps après, ce dernier doit quitter la Grande Bretagne pour quelques mois. Sa soeur en profite pour s’accaparer la moto et commence à arpenter la campagne anglaise, sa chienne coley assise à ses côtés, ruban rouge autour du cou. Rapidement, elle apprend auprès d’un jeune mécanicien les rudiments de la mécanique et décide de retirer le silencieux d’échappement pour gagner encore quelques chevaux. Le fait qu’une adolescente de 15 ans déboule à près de 100km/h dans un bruit d’enfer est encore rare à cette époque. Elle se fait vite remarquer : les voisins se plaignent des nuisances sonores, de plus, elle roule trop vite. Elle est finalement arrêtée par un agent de police qui la convoque au tribunal. Le juge la condamne à une amende de 6 shillings et lui interdit l’usage de la moto pendant un an. Cette anecdote fait d’elle la première femme condamnée pour excès de vitesse. Après la guerre, Mildred achète une voiture au volant de laquelle elle est arrêtée à de multiples reprises, comparaissant 3 jours de suite au tribunal pour 3 infractions différentes.

Les débuts en compétition

En 1926, elle fait la connaissance de l’homme qui deviendra son mari : Victor Bruce. Il est pilote d’essai chez AC, ainsi que le premier britannique à avoir remporté le Rallye MonteCarlo cette même année. En 1927, elle décide de s’attaquer, elle aussi, à ce rallye et, avec l’aide de Selwyn Francis Edge, directeur d’AC, elle met sur pied une nouvelle équipe. La presse la présente comme la seule pilote à bord de l’AC Six, aidée de son mari à la navigation et de deux passagers, bien que rien de la sorte n’a été décidé par le couple. Jouant le jeu jusqu’au bout, elle prend le volant au départ de John O’Groats, en Ecosse, et ne le lâchera pas avant d’arriver, ne s’octroyant que de rares pauses. Elle termine à la 6ème place du classement général et la 1ère place de la Coupe des Dames.

Afin d’assurer un coup de pub à la firme AC, le couple Bruce, assisté d’un journaliste, part immédiatement de Monaco pour un roadtrip de 8000 miles (près de 12900 km) à travers le sud de l’Europe et l’Afrique du Nord. Ils vont traverser l’Italie, la Sicile, la Tunisie, l’Algérie, le Maroc puis l’Espagne avant de rentrer vers l’Angleterre.

Plus tard cette même année, en juillet 1927, ils décident de partir avec leur AC pour un périple en Scandinavie avec, comme objectif, de planter un drapeau britannique le plus au nord possible. Ils empruntent les routes de France, Belgique, Hollande, Allemagne et arrivent au Danemark avant de prendre le bateau pour la Suède. Ils roulent toujours plus vers le nord jusqu’à franchir la frontière avec la Finlande. Ils plantent finalement leur drapeau à 400 kilomètres au nord du cercle polaire arctique, avant de revenir en Grande-Bretagne. Personne n’était allé en voiture dans une zone aussi septentrionale.

En décembre, Victor et Mildred se relaient pendant 10 jours sur l’autodrome de Montlhéry afin d’établir un record de distance. Toutes les 6 heures, ils se remplacent derrière le volant, conduisant leur AC à la limite de ses possibilités sur une piste glissante alors que la saison hivernale n’offrent que quelques heures de soleil. A la fin des 10 jours, le couple aura parcouru 24 140 kilomètres à la vitesse moyenne de 109 km/h.

Mildred ne tient pas en place. C’est donc tout naturellement qu’elle aspire à de nouveaux exploits. L’idée de tenter un record sur 24 heures en solitaire lui vient de S.F. Edge, le directeur d’AC, qui avait été le premier à effectuer un tel exploit à Brooklands en 1907. Fin 1929, les établissements AC ne sont plus en mesure de lui fournir et de lui préparer une voiture pour sa tentative. Les chiffres de vente s’effondrent. Elle doit trouver un autre fabricant qui accepte de lui faire confiance et qui soit en mesure de lui prêter une voiture capable de battre les records précédents.

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S.F. Edge à Brooklands en 1907

Elle raconte qu’un matin, alors qu’elle prend son petit déjeuner, l’idée d’aller demander le prêt d’une voiture chez Bentley lui est apparue comme une évidence. Sans plus attendre, elle téléphone à Cricklewood afin de prendre rendez-vous pour le lendemain matin.

Mildred Bruce, Woolf Barnato et Walter Owen Bentley

35
Woolf Barnato
5.0.2
Walter Owen Bentley

Elle est accueillie dans les locaux de l’usine Bentley où elle y rencontre W.O. ainsi que le Capitaine Woolf Barnato, directeur général de Bentley depuis qu’il a racheté plus de la moitié des parts en 1925. Sans préambules, Mildred Bruce leur explique qu’elle a besoin d’une voiture pour une tentative de record de vitesse, qu’elle compte effectuer sur l’autodrome de Montlhéry (le circuit de Brooklands ayant été interdit de roulage de nuit suite à des plaintes du voisinage). Sans tourner autour du pot, W.O. lui explique qu’ils n’ont qu’une seule voiture disponible, une 4 1/2, utilisée actuellement par Tim Birkin. Il l’a engagée dans de multiples courses cette année et elle doit être confiée à Earl Howe pour les 24 Heures du Mans qui se tiendront un mois plus tard. Sous entendu, Birkin, Earl Howe et W.O. seront très ennuyés si elle l’abime. Mildred saute sur l’argument en lui rétorquant que sa course de 24 heures sera un bon moyen d’éprouver la voiture avant de l’engager au Mans. « J’espère une moyenne de 160 km/h, j’ai donc besoin d’une voiture qui soit préparée afin d’atteindre les 170 km/h. »

W.O. lui demande : « Quel autre pilote participera à ce record ? »

Mildred répond : « Aucun. J’y vais seule. »

Barnato lance un regard à W.O. Bentley. Mildred comprend que le millionnaire n’est pas très enthousiaste à cette idée. Pendant un moment, les deux hommes restent silencieux. Elle sait que son sort est entre leurs mains et ne tient qu’à un fil.

Puis W.O. dit : « Je crois qu’elle peut y arriver. »

C’est gagné. Avant qu’ils ne changent d’avis, Mildred leur demande si les mécaniciens réussiront à gonfler le moteur suffisamment pour que la voiture atteigne la vitesse de 170 km/h. W.O. semble dubitatif, mais conclut en disant : « Nous verrons ce qu’on peut en tirer avec l’aide d’un pont long et de trois carburateurs. »

Quelques années auparavant, Thomas Gillett, un pilote britannique, avait profité de l’ouverture de l’autodrome de Montlhéry pour battre le record de S.F. Edge. Il s’était entrainé comme un athlète pendant 6 mois, s’enjoignant l’aide d’un masseur. Il s’était fait confectionner des vêtements spéciaux avec des renforts rembourrés aux endroits sensibles et malgré tout, il avait fallu l’aider à sortir de la voiture à l’issue de la course.

Walter Owen Bentley s’inquiète donc du délai très court avant la tentative de record : « J’ai peur que vous n’ayez que très peu de temps pour vous préparez, pas plus d’une semaine. J’espère que vous n’exploserez pas le moteur. Dans tous les cas, une fois que la voiture aura roulé pendant 24 heures à haute vitesse, elle nécessitera une révision. Nous devons l’envoyer au Mans à temps et en parfait état. »

Mildred se veut rassurante : « Je vous rendrai la voiture saine et sauve, aux alentours du 7 juin. Me serait-il possible d’être accompagnée de mécaniciens Bentley ? Bien évidemment, ils seront rémunérés en conséquence et je prendrai en charge les frais annexes, comme le transport de la voiture. »

Elle ne s’est pas vraiment renseignée sur les coûts que tout cela pourrait engendrer et à dire vrai, ses finances ne se portent pas très bien. Sans le savoir, W.O. vole à son secours : « Ne vous inquiétez pas pour le transport et les mécaniciens, nous prenons ça à notre charge. La voiture vous attendra à Montlhéry. Bonne chance ! »

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Bentley 4 1/2 Litre 1929

Elle contacte alors les gérants de l’autodrome de Montlhéry afin de reserver le circuit, ainsi qu’une équipe de commissaires pour chronométrer et valider son record. Ils lui annoncent que les tarifs ont augmenté depuis son exploit sur 10 jours aux côtés de son mari. Elle devra s’acquitter d’un montant de 134£ (une somme conséquente pour l’époque).

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Sir George Beharrell

Ce n’est qu’à ce moment qu’elle commence à s’inquiéter du problème financier et décide de trouver des sponsors. Elle prend rendez-vous avec Sir George Beharrell, le président de la compagnie de pneu Dunlop. Ce dernier la reçoit froidement. « Ma petite dame, vous ne pouvez pas réussir ceci toute seule. N’essayez même pas. »

« Je peux le faire ! » insiste t’elle, « Je vais le faire ! »

Beharrell réfléchit et poursuit : « Vous seriez bien malavisée de penser réussir.. Mais si vous y parvenez, revenez me voir. » Persuadée de son succès, Mildred prend cette remarque comme l’assurance de l’obtention d’un chèque après sa tentative et repart confiante. Elle peut désormais réserver une chambre au Château de Saint-Europe, à deux pas du circuit, pour la nuit du 7 juin. Ce manoir fut, jusqu’à la deuxième guerre mondiale, le « clubhouse » de tous les pilotes de passage à l’autodrome.

Que s’est-il passé durant les jours qui ont précédé la tentative de record ?

Dès lors, 2 principales versions des évènements s’opposent. Dans ses mémoires, rédigées à l’âge de 72 ans, en 1977, Mildred Bruce raconte avoir réservé l’autodrome de Montlhéry pour les 6 et 7 juin 1929. Arrivée sur place, la météo est plutôt mauvaise, une fine pluie détrempe la piste. Les mécaniciens Bentley, en train de s’affairer autour de la voiture, lui recommandent de reporter. Elle refuse. Wally Saunders, le chef mécanicien envoyé par W.O. pour assister Mildred, raconte, quant à lui, une toute autre histoire. Selon lui, la tentative de record était prévue 4 jours plus tôt mais elle a été repoussée aux 6 et 7 juin à cause de fortes pluies. Ce qui va se passer durant ces 4 jours laisse à penser que la version de Saunders est la plus probable.

Selon Wally Saunders, il aurait quitté Cricklewood, accompagné de Jack Sopp et d’un cadre de chez Shell, Harold Parker, à qui a été confié l’organisation du voyage en France, les reservations d’hôtel, de bateau, etc. Début juin, les 3 hommes prennent la route en direction de Folkestone, la voiture prête et chargée de divers pièces de rechange. Ils traversent la Manche à destination de Boulogne. Une fois sur le sol français, Harold Parker tient expressément à conduire. Saunders n’est pas très enthousiaste à cette idée. Il est responsable de la voiture et sait que piloter une Bentley demande un temps d’adaptation. Parker se montre assez malhabile au volant et rapidement, une forte pluie s’abat, rendant la route immédiatement glissante. Désireux d’arriver le plus vite possible, il roule vite. La suite est prévisible : dans un virage, Parker perd le contrôle de la voiture qui sort de la route et dévale une pente au milieu d’arbres. Ils en évitent la plupart mais finissent malgré tout par en percuter un. Wally Saunders, assis à la place passager, est projeté par dessus le pare brise, Jack Sopp, assis à l’arrière, vient s’écraser contre le siège devant lui. Contre toute attente, les 3 hommes s’en sortent indemnes. Parker, choqué et livide ne cesse de répéter « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Qu’est-ce qu’on fait ??? ». Le train avant est sérieusement tordu, aucune réparation sur place n’est envisageable.

Quelques semaines auparavant, Saunders et Birkin, de passage à Boulogne, avaient dû faire une halte dans un garage près de Boulogne et avaient sympathisé avec les mécaniciens. Si le trio réussissait à sortir la voiture de cette mauvaise posture, ils pourraient s’y rendre et peut-être trouver une solution. En s’aidant d’arbustes coupés quelques temps auparavant, ficelés et laissés sur place par un garde champêtre, les 3 hommes réussissent tant bien que mal à remettre la Bentley sur la route. Lentement, Saunders parvient à la mener chez ce garagiste. En chemin, il lui vient une idée. Il sait qu’il y a actuellement une Bentley 4 1/2 en révision dans l’atelier de Cricklewood. Arrivée à Boulogne, il téléphone à Nobby Clarke, l’un des chefs mécaniciens Bentley, lui demandant d’envoyer au plus vite le train avant de la Bentley qui se trouve en ce moment dans son atelier.

« Qu’avez vous fait ? Qu’est-ce qui se passe ? » ne cesse de lui demander Clarke.

Saunders préfère ne pas s’étendre sur le sujet. « Ecoute, peu importe ce que nous avons fait, pour l’amour de Dieu, envoie nous ce train roulant le plus vite possible ! Je ne te le demanderais pas si nous n’étions pas en difficulté. »

« Entendu. » finit par répondre Nobby. L’équipe démonte alors le train roulant endommagé, renforce le chassis grâce à quelques cordons de soudure. Le soir même, à la fin des travaux, Harold Parker est tellement soulagé par la tournure que prennent finalement les événements qu’il décide de se racheter, en invitant ses comparses à prendre un bon repas, puis faire la tournée des bars du coin. La suite de la soirée est un peu floue dans la mémoire de Saunders. Il sait juste que Jack Sopp s’est chargé de coucher ses deux alcooliques acolytes tard dans la nuit.

L’appel téléphonique a été passé la veille vers 17 heures. Les pièces sont sur le quai de Boulogne à midi. Un véritable exploit réalisé ici par Nobby Clarke. Une chance qu’elles ne soient pas arrivées avant car, ce matin là, les cerveaux de Saunders, Sopp et Parker sont un peu embrumés. A 16h, les réparations sont terminées et les 3 hommes reprennent la route en direction de Montlhéry. C’est à ce moment que Parker est informé que la tentative de record de Mildred Bruce est reportée à cause du mauvais temps. Finalement, c’est une bonne chose et Mildred ne prendra connaissance de cette mésaventure que bien des années plus tard. Arrivés dans les stands de l’autodrome, Saunders et Sopp disposent de 3 jours pour préparer la Bentley.

De son côté, Mildred est à Paris, à l’hôtel Astra. Elle est seule. Son mari, Victor, est resté en Angleterre à cause d’un rhume. Elle rédige une lettre à sa mère afin de la prévenir de ce qu’elle va entreprendre. La vieille femme s’inquiète facilement et il ne serait pas bon qu’elle apprenne la nouvelle de la tentative de record de sa fille par la Presse.

Chère Maman,

Je suis à Paris, pour tenter de battre le record sur 24 heures. J’espère pouvoir conduire seule la totalité du temps et réussir à parcourir 2000 miles durant ces 24 heures. Si tu achètes le Daily Skecth de vendredi et samedi, tu devrais pouvoir lire un compte-rendu. J’espère être rentrée en Angleterre pour dimanche. Je passerai te voir à la première occasion.

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La façade de l’hôtel Astra n’a pas changé depuis les années 20.

Le lendemain matin, levée tôt, Mildred hèle un taxi. Prenant son  plus bel accent français :

« Montlhéry, s’il vous plaît. L’autodrome. »

Face à l’air ébahi du chauffeur devant une femme étrangère, seule et qui semble vouloir aller sur un circuit, Mildred insiste : « Montlhéry ! Quickly, please. Vite, très vite. »

Aussitôt, l’homme ôte son beret et fouille dans la boîte à gants. Il en sort un casque d’aviateur en cuir, typique des années 20, le pose sur sa tête et le boutonne sous son menton. Puis, il embraye violemment et s’élance comme si c’était lui qui voulait battre un record, arcbouté au dessus du volant. Alors qu’il enchaine les virages à toute allure, Mildred est projetée d’un côté à l’autre de la banquette arrière du taxi. Le trajet d’une trentaine de kilomètres ne semble durer que quelques minutes et prend fin devant l’autodrome en dérapage. Amusée, Mildred gratifie le chauffeur d’un large pourboire. « Merci.. Très bien… Magnifique. »(en français dans le texte). L’homme la salue, puis remonte dans son taxi et repart benoîtement, son casque d’aviateur toujours sur le crâne. De son propre aveu, ce trajet en taxi a marqué la mémoire de Mildred aussi fort que chacun de ses divers records.

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Renault Monasix comme celle qu’utilisaient certains taxi parisiens en 1929

Doute sur la composition de l’équipe de mécaniciens

Sur place, Mildred rencontre pour la première fois les mécaniciens Bentley, ceux là même que W.O. a mandaté pour elle. Encore une fois, 2 versions s’opposent sans que je n’ai pu trouvé d’éclaircissement, ni même de confirmation. Mildred mentionne Wally Saunders et Jack Sopp, mais ne parle pas de Harold Parker dans ses mémoires. Par contre, elle fait maintes fois référence à un certain « Wallace Hassen », chef mécanicien chez Bentley. Il ne semble exister aucun Wallace Hassen chez Bentley. Il y a bien le célèbre Walter Hassan, mécanicien personnel de Barnato et préparateur de talent dont la carrière se poursuivra chez ERA, puis Coventry Climax pour enfin se terminer chez Jaguar avec la conception du fameux V12. Mais Wally Saunders, dans ses mémoires très bien documentées, ne dit pas que Walter Hassan était présent lors de la tentative de record de Mildred Bruce. Il est bon de rappeler que Mrs Bruce a écrit son autobiographie en 1977, soit près de 50 ans après sa tentative de record. Il est possible que sa mémoire lui ai joué des tours. Wally Saunders a compilé ses souvenirs de la période Bentley en 1964, soit 35 ans après les évènements. De plus, tout porte à croire que Hassan devait être bien plus occupé à préparer la Speed Six de Barnato à Cricklewood, seulement 10 jours avant les 24 heures du Mans 1929.

Mais revenons à Montlhéry, ce matin du 6 juin 1929. La météo semble s’améliorer, les torrents de pluie se sont transformés en bruine. Quoi qu’il en soit, la piste est détrempée. Mildred raconte qu’elle décide de faire un tour de piste afin de se familiariser avec la voiture. Mais ses pieds ne touchent pas les pédales et sa tête dépasse à peine du tableau de bord. Comparée à la petite AC, la 4 1/2 est une grosse machine. Mildred doit se lever de son siège si elle veut actionner le frein à main (à l’extérieur du cockpit) ainsi que pour attraper les tablettes de chocolat disposées dans les vide poches. Pour battre son record, elle sait qu’elle va devoir maintenir le moteur à haut régime pendant de longues périodes. Ces vieux moteurs n’apprécient pas trop les changements de régime à ces allures. En bougeant, elle modifiera la pression de son pied sur l’accélérateur au risque de faire baisser les tours moteur et d’endommager un palier. Wally Saunders emprunte 3 coussins dans la guérite des commissaires de piste. Mildred en place 2 derrière son dos et un sous ses fesses. Cette fois, c’est bon. Elle enclenche la première et part faire son tour de reconnaissance. Rapidement, elle atteint la vitesse de 105mph (168 km/h). A cette vitesse, la Bentley monte haut sur la pente de l’autodrome, à moins d’un mètre du bord. Cette perspective lui donne le vertige, mais elle se rassure en se disant que d’autres avant elle l’ont déjà fait, et qu’elle doit juste prendre le temps de s’y habituer. Elle rentre au stand et prépare le départ. Elle décide, avec ses mécaniciens, qu’elle s’arrêtera toutes les trois heures pour qu’ils contrôlent les niveaux. Elle se rend ensuite dans la guérite des commissaires de course où elle les trouve en train de préparer les feuilles de chrono. Ils l’accueillent avec le sourire. Aucun sous-entendu, ni rire moqueur, ni supposition douteuse. Pas de « on sera vite rentrés », ni de questions concernant un éventuel autre pilote. Non, au contraire. Ils lui annoncent avoir pris des dispositions pour que d’autres commissaires viennent les relever durant la nuit, ainsi que le lendemain. Une preuve pour Mildred qu’elle est prise au sérieux et qu’aucun d’entre eux ne doute qu’elle réussisse.

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24 heures au volant

A 11h30, elle est prête à partir et trépigne d’impatience avant midi, l’heure du début de sa tentative. Jack Sopp lui propose une tasse de thé qu’elle accepte volontiers. Lorsque les deux aiguilles s’alignent sur le 12 de sa montre gousset, Mildred s’élance. Ses trois premières heures de course se passent à merveille. Elle établit une vitesse moyenne de 87-88mph (140 km/h) avec une vitesse de pointe de 107mph (170km/h). Les amortisseurs de la Bentley ont été serrés au maximum afin d’éviter à la voiture de rebondir. La piste de l’autodrome n’est pas de tout repos. Mildred en ressent la moindre bosse qui lui coupe le souffle et lui broie le dos. Au premier arrêt, elle demande à détendre un peu les suspensions. On lui déconseille :« Vous ne devriez pas, vous risqueriez de passer par dessus le rebord de la piste… » Elle répond : « Je préfère ça plutôt que de suffoquer. » Elle roule tellement près du bord extérieur de la piste qu’elle ne peut se permettre une seconde d’inattention. Les heures défilent, les arrêts au stand aussi. Les mécaniciens sont très satisfaits de leur pilote du jour. Elle parvient à maintenir le moteur vers 3000 rpm, allure idéale pour allier vitesse et fiabilité. Pendant les 20 premières heures, elle se décrit comme un automate. Concentrée sur l’aiguille du compte tour et sur le bord extérieur de la piste. Chaque arrêt au stand se passe de la même manière : 50 mètres avant l’arrêt, Saunders court à côté de la voiture qui ralentit et retire un à un les bouchons d’eau, d’huile et d’essence afin de ne perdre aucune seconde. Il remplit, referme les bouchons et elle repart.

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Mildred Bruce lors d’un ravitaillement

La nuit tombe et Mildred poursuit son manège infernal. L’intégralité de son univers se limite aux contours de la Bentley à ce moment là. Les fanaux rouges, dessinant les abords du circuit, sont comme une piste aux étoiles qui l’emmènent toujours plus près de son record. Afin de rompre la monotonie, Wally Saunders et Jack Sopp embarquent chacun leur tour avec elle durant la nuit. Ils racontent que le bruit et les vibrations de la voiture sur la piste de Montlhéry font penser à l’ascension d’une colline dont on n’atteindrait jamais le haut, dans la chaleur de la Bentley, au milieu des odeurs d’huile, hypnotisés par l’alignement des lumières rouges. Elle dira avoir lutté contre le sommeil toute la nuit.

Peu de temps avant le lever du jour, alors qu’elle est seule dans la voiture, Mildred pique du nez une fraction de seconde. Suffisamment pour faire un écart. Sa roue vient frotter le rebord qui marque le haut de la piste. En un réflexe, elle redresse la situation. Dans les stands, les mécaniciens l’ont vue et lui demandent de s’arrêter alors qu’elle passe de nouveau devant eux. Une fois arrêtée, ils confirment qu’elle a touché en voyant les marques laissées sur la roue. Le temps qu’ils contrôlent les suspensions, elle saute de la voiture et se précipite sur une bouteille où il est inscrit : « Eau Minérale », afin de s’éclaircir un peu les idées. Elle en avale une gorgée qui se transforme dans sa gorge en un feu ardent. La bouteille contient en réalité de l’essence qu’on a mise de coté pour alimenter une lampe à pétrole. Elle recrache ce qu’elle peut et doit attendre 15 minutes avant de remonter dans la voiture, tellement la nausée est vive. Cet incident fait baisser sa moyenne qu’elle avait réussie à maintenir très haute. Pour la remonter, elle conduit 6 heures sans arrêt aux stands.

Après le lever du jour, elle prend la position du soleil comme repère afin de connaître l’heure approximative. Quand il lui semble au plus haut, elle voit une certaine agitation grandir dans les stands. Un tour plus tard, alors qu’elle repasse devant l’équipe technique, elle voit quelqu’un brandir un grand panneau avec le numéro 10 peint dessus. C’est le début du compte à rebours de fin. Quelle vision magnifique pour elle ! Elle les voit s’égrener de 10 jusqu’à 1. Enfin, elle est de retour dans les stands, cette fois pour l’arrêt définitif. Les mécaniciens l’aident à descendre de la voiture, puis contrôlent le moteur. D’habitude d’un naturel plutôt taciturne, ils ne tarissent pas d’éloges sur la préparation de la Bentley ainsi que sur les qualités de la pilote.

Une fois qu’elle s’est un peu reposée, elle se rend vers la guérite des commissaires de course. Ils lui annoncent qu’elle a parcouru 2164 miles (3482,6 kilomètres) à la vitesse moyenne de 89,57 mph (144,15 km/h). Le record est battu!!

Alors qu’elle repart vers les stands, elle entend qu’on l’appelle par son prénom. Elle se retourne et voit Earl Howe, le pilote qui doit courir Le Mans à bord de la 4 1/2, venir vers elle. Il est aussi le président du tout jeune BRDC (British Racing Driver Club), fondé l’année précédente par Dudley Benjafield. « J’ai toujours su que vous y arriveriez » lui dit-il. « A dire vrai, je suis venu tôt ce matin, depuis Paris, afin de voir vos derniers tours. Vous reste t’il assez de forces pour que je vous invite à manger à Paris ce midi ? » 

« Je ne suis jamais fatiguée ! » répond-elle. Pendant ce repas, Earl Howe lui décerne le titre de membre honoraire à vie du BRDC. Mais ça, elle ne le saura que plus tard car, trop fatiguée, elle pique du nez au moment de cette annonce. Elle rentre à Montlhéry, récupère les clés de la chambre qu’elle a louée au Château de Saint-Eutrope et dort pendant 48 heures.

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Château de Saint-Eutrope

La 4 1/2 est auscultée par une équipe d’experts de chez Bentley et aucun problème n’est décelé. Mildred reste quelques jours de plus afin d’assister aux 24 heures du Mans. Barnato lui offre un tour de circuit, en tant que passagère lors de la parade avant la course. Puis elle regarde sa chère Bentley prendre le départ. Malheureusement, un problème de magnéto mettra fin à sa course dès le 7ème tour. Plus tard, en démontant la voiture, les mécaniciens de Cricklewood découvriront que l’accident, survenu près de Boulogne, aggravé par la touchette lors de la tentative de record de Mildred, a sérieusement endommagé le boîtier de direction. 

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Au 1er plan, la Bentley 4 1/2 de Earl Howe en panne de magnéto

Une vie d’aventures

De retour à Londres, elle file tout droit chez Sir George Beharrell, le président de Dunlop qui la félicite chaleureusement et lui donne une enveloppe. Une fois dans la rue, elle l’ouvre. Sa récompense s’élève à 1000£, une fortune pour l’époque.

Par la suite, Mildred s’essaiera à la course nautique, battant encore des records, notamment celui de la traversée de la Manche en solitaire.

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Puis elle prendra les airs, faisant le tour du monde, toujours seule, seulement quelques jours après l’obtention de son brevet de pilote.

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Sa vie entière sera marquée par une succession de records et d’exploits. Après la seconde guerre mondiale, divorcée, elle deviendra une femme d’affaire accomplie dans les domaines du transport aérien, puis de l’immobilier. Elle s’éteindra paisiblement le 21 mai 1990, à l’âge de 95 ans.

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Thank you to Mr Bodfish from the Bentley Museum and Mr Mosley from the Guild of Motoring Writers, for the support.

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L’Âge d’Or de Bentley et des Bentley Boys

Bentley Speed Six : Barnato contre le Train Bleu

 

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